Les Histoires Atroces du C.A.K.E.

Critiques rock

                Du rock, du vrai, du bruyant, qui tache et qui fait mal : tel est le programme de cet article gai et joyeux qui ravira les amateurs de belles mélodies qui émeuvent, parce qu'il ne faut pas se mettre n'importe quoi entre les oreilles (mon voisin, qui était fan de Garou, est mort hier d'un AVC précoce).  

 

                                     

                        

# Arrête de faire le steak haché, écoute le dernier Stupeflip 

(par Nicéphore Pétrolette)

Du Akhenaton en mode Sentenza sous ecstasy, du Philippe Katerine hip-hop, du Tristan-Edern Vaquette potache, du MAP nervous breakdown : Stupeflip, c'est un peu tout ça et beaucoup plus encore, comme le prouve leur troisième album « The Hypnoflip Invasion » sorti récemment qui, si vous me permettez l'expression (je fais ce que je veux, de toute façon), envoie grave de la semoule.

Trio fondé en 2000, Stupeflip est l'incarnation du sarcasme et de l'ironie au sein d'un hip-hop français sans imagination, devenu bankable au point d'envoyer de pauvres rappeurs miteux chez Ruquier. Après une longue absence, le C.R.O.U. (mystérieuse organisation terroriste fondée en 1972) revient plus violent que jamais et j'en place une ici pour Fitre, ce vieux pirate des mers du sud, qui m'a ardemment prié de faire la critique du déjà meilleur album de 2011, classé dès sa sortie premier au TOP 50 à Benghazi. 

Instrus monstrueux, lyrics percutants comme à la belle époque, du velu qui dépote, le tout sur un putain d'album sans concession, jouissif, épique et hilarant, qui envoie une heure de son comme on n'en avait plus entendu depuis longtemps, voilà ce qui vous attend, mes agneaux égarés. Une question se pose : comment l'écouter au mieux ? Ma réponse est simple : en boucle et à fond à quatre heures du matin, barricadé chez soi, en attendant impatiemment l'arrivée du G.I.G.N. - prévenu par la préfecture, prévenue par la sous-préfecture, prévenue par la mairie en panique, prévenue par le commissariat le plus proche, prévenu par vos voisins effrayés -, un verre de schnaps à la main (pour que la soirée ne soit pas gâchée, prévoir un gilet pare-balles).

La décharge musicale prodigieuse de « Stupeflip vite !!! », le premier single, est tel que vous vous surprendrez, des semaines durant, à vous répéter intérieurement tel un mantra, pendant les moments difficiles comme les heures de bureau, les transports en commun ou un coït poussif avec une naine obèse suite à un pari ayant mal tourné, « Stupeflip vite, Stupeflip vite, Stupeflip vite, Stupe-stupeflip vite, Stupeflip vite ! », et vous aurez foutrement raison, nom d'un moignon !

Il y a tellement de choses sur cette sainte galette qu'on s'y perdrait : des punchlines cultes en veux-tu en voilà, des formules lapidaires, une richesse de rimes et de vocabulaire à causer des crampes cérébrales à la Fouine, de l'humour cinglant, des sentences définitives lâchées à la kalachnikov avec la voix de Mozinor, du flow irréfragable (au C.A.K.E. on a un dictionnaire pour quinze), une ode à la kleptomanie (« Ce petit blouson en daim ») aux femmes qu'on ne voit pas dans les clips de gangsta rap (« Gaëlle », « Gem lé moch' »), un message perso pour Mylène Farmer (« Lettre à Mylène »), de la belle mélancolie (« Le cœur qui cogne »), une charge virulente contre les sacs à merde postant des commentaires néo-lepénistes sur Youtube (« Hater's Killah »), un hommage à la menuiserie, profession diabolique s'il en est (« La menuiserie », tout simplement), et plein d'autres trucs chanmés que je vous laisse découvrir car je suis un chic type. 

Un défaut sur cette merveille ? Un seul : une liaison immonde sur « Sinode pibouin » (« cinq z'années ») qui a probablement précipité la mort de Maître Capello (paix à son âme).

Un album dantesque donc, à écouter absolument sous peine de crever sur-le-champ comme la dernière des charognes putrescentes, ultime trace de rébellion sincère dans le paysage sclérosé du hip-hop français, dont le credo que n'auraient pas renié les dadaïstes est partagé à l'unisson par tous les membres du C.A.K.E. : « Utopistes debout ! »

 Pour les amateurs, dix punchlines au hasard (c'est cadeau) :

« mon sourire te glace comme un clic-clac qui grince »

« qu'est-ce qui y'a, qu'est-ce tu veux, tu veux qu'on se tape ?! »

« dans ce panier de crabes les plus durs seront des tourteaux »

« j'adore ta fine moustache et quand t'imites le cachalot »

« t'as bientôt quarante-sept ans mais toi au moins tu m'excites »

« je suis pas mongolien, je suis sourd, j'y peux rien »

« moi je pense que les gens sont trop durs en général »

« Stupeflip c'est pas n'importe quoi, c'est une construction mathématique, un truc pataphysique qui pique comme un aspic »

           « je ma la pète dans ma Twingo »

« Mylène, j'adore ton petit museau de belette »

Conclusion : je vous conseille, je vous exhorte, je vous supplie, non, je vous hurle dans les tympans, d'aller écouter l'album gratis sur Deezer et d'acheter au plus vite ce putain de cd dément pour qu'un peu de thunes revienne enfin à des mecs qui le méritent (contrairement à Booba, Francis Lalanne et Michel Fugain).

             Le site officiel du groupe : http://www.stupeflip.com/

             Touche finale, le clip de « Stupeflip vite !!! », charge templière montypythonesque imparable :

 

Comme un deuxième avis est toujours utile, et que Fitre, l'homme qui « bricole des pièges à ours avec des slips sales », a eu la gentillesse de nous lâcher 6570 signes espaces compris sur le dernier Stupeflip, voici une deuxième chronique bien frappée du meilleur album de l'année.

 

 

# Stupeflip - The Hypnoflip Invasion (2011)

(par Fitre)

 

           Son père la pute, Nicéphore Pétrolette me propose d'écrire une chronique du dernier Stupeflip : intérêt à pas le décevoir ! Non parce que s'il paraît sympa à première vue, c'est en réalité un foudre de guerre, un Roland Furieux de la pire espèce, qu'il est souvent nécessaire de ligoter à l'aide de barbelés, au salon du livre par exemple. Et ne parlons pas de ses frénétiques acolytes du C.A.K.E. : ils me font compisser mes calbutes quand j'y pense - mais là c'est surtout à cause de leur visage, d'une laideur innommable. Stupeflip donc. Vous savez, le groupe de hip-hop/post-punk/électro/post-Residents je ne sais quoi, connu pour les scies "J'fume pu d'shit" et "À bas la hiérarchie". Les types sont masqués et se font appeler King Ju, Pop Hip, Cadillac, MC Salo, j'en oublie peut-être mais c'est difficile de s'y retrouver dans ce joyeux bordel. Alors je tiens déjà à faire une petite précision : je ne suis pas un fanatique de ce groupe, j'avais bien aimé l'audace et la fraîcheur du 1er album, et ignoré le deuxième. Rien à taper, de Stupeflip. C'est juste que leur dernier méfait m'a vrillé les cages à miel plus que prévu. Ils commencent l'album en envoyant du méga-lourd : le gros tube "Stupéflip vite", une tuerie ! qui donne le ton de l'album : une sorte de rage enfantine et burlesque, teintée d'autodérision, contre le monde des adultes et ce qu'il charrie nécessairement de saloperies, de calculs sordides et de baissages de froc. Musicalement, pour une fois, c'est énorme : un bon flow genre mitrailleuse à allitérations sur du gros son épique qui gicle sa maman, à écouter fort :

 

 « Cadillac en peer-to-peer / reviens te chier dans l'crâne / faire un p'tit tas / c'est au p'tiot que j'cause / qui est en toi à qui j'cause / dans ton for intérieur / y a un enfant qui pleure / Toi tu t'sens plus, lui y se sent mal / Tu l'a séquestré, bâillonné, ligoté / Tu r'connais le p'tit gars qu'est en toi / Le p'tiot la p'tiote / qui chiale dans l'fond c'est toi / Tu préfères te cacher / faire le steak haché / sous vide / t'as du mal à respirer »

 

Ce morceau, imparable le matin, risque de s'incruster dans votre bulbe comme un morpion à un pubis (cette comparaison n'est pas gratuite, c'est une situation qui m'arrive souvent, je sais de quoi je parle). Stupeflip, je le vois comme ça : le recours à toutes les ressources de l'enfance pour se défendre et CHIER DANS LES CRÂNES, par exemple le goût du masque, les identités multiples, la réhabilitation du monstre, du sale, du mal foutu bricolé à la va-vite ("La menuiserie"), du jeu, de la complaisance envers l'absurde et tout ce qui fracture un réel trop arrogant, trop sûr de sa consistance (wow la phrase en carton, on dirait du François Bon en fin de repas - François si tu me lis, check le Fitre et à tantôt pour un grec au Kremlin-Bicêtre). Une enfance déjà bien amochée par la laideur ambiante, les dresseurs et la cruauté des autres gosses ("Le Spleen des petits") : finie la déploration dépressive, on passe à l'acte, vengeance : 

 

 « c'est comme Materazzi et Zinedine / et j'te shoote dans la tête / on voit ton crâne jusqu'aux Philippines » ("Apocalypse 894")

 

« Soumets-toi / rencard à 4h sur le toit / amène tes arguments / j'amènerai mon nunchaka / ma colère gronde / j'te ferai cuire au micro-onde / j'irai pisser sur ta tombe ce s'ra immonde / comme la fin du monde » ("Apocalypse 894")


            « Vie de merde, taf de merde du cervelas dans l'cervelet / Z'ont du flamby dans l'slop / Bande de salopes / Faut qu'ils restent tranquilles ou j'les découpe comme une escalope » ("Hater's killah")

 

Lupanar de bitte. J'en bande mon sexe. Le tout dans une ambiance SF / film d'horreur série Z des plus chouettes. Le son aussi est bien cheap (à part dans "Stupeflip vite") : claviers pourraves, loops répétitives faites avec 3 bouts de ficelle. Stupeflip ou les fleurs du laid. En totale adéquation avec le propos. Comme l'a écrit King Ju je ne sais plus où (j'ai la flemme de chercher), Stupeflip est une utopie, ceux qui y voient du second degré n'ont rien compris et méritent la castration chimique. Une utopie humoristique qui ouvrirait ses portes aux faibles, aux freaks, aux déviants, aux ratés, à tout ce qui est relégué à la périphérie. « Moi ch'ui King Ju celui qui cri fort / FASCINÉ PAR LA MOISISSURE ! » ("Hater's Killah). Le triste sire de Gonzai.com l'avait déjà senti, à sa façon pleine de morgue et de condescendance qui me fout la gerbe : « des bricolages talk-over ficelés sur des synthés Cash Converters à écouter sur un parking désaffecté le samedi soir avec trois potes en CAP menuiserie. C'est pas qu'on ait une dent contre le bel ouvrage, l'artisanat et le fait-maison, mais The Hypnoflip Invasion reste, comme ses prédécesseurs, un hommage à la France d'en bas. » (http://gonzai.com/stupeflip-le-cote-obscur-de-la-farce/). Eh oui grand zouave, et je préfère mes potes en CAP menuiserie aux cacographes prétentieux de Gonzaï. Tout est sincère dans cet album. Même l'ode aux gros boud' ("Gem lé moch"), bien drôle, mais sincère, ça se sent. Et putain que c'est dansant, mes jambons s'agitent automatiquement avec les 3/4 des tracks, pour le plus grand bonheur de Mme Vasconi, ma voisine de 87 ans qui habite en dessous et que je soupçonne d'ailleurs de... mais passons, ce n'est pas le sujet.

 

Bien sûr, tout n'est pas bon dans The Hypnoflip Invasion : il y a des trucs assez hideux comme "Le blouson en daim" ou encore "Mon cœur qui cogne", variété 80's bien ring' qui donnent envie de mourir : trop de Pop Hip dans cet album ? Mais, quoi qu'il arrive, ne fézons pas trop les fines bouches : rien que pour "Stupeflip vite", "Hater's Killah", "Apocalypse 894", "La Menuiserie" et la dernière piste, cet album mérite qu'on claque le biffeton (pour le coffret collector par contre faudrait voir à pas abuser, ils se prennent pour Mylène Farmer ou quoi ?). C'est un album énergisant, drôle, parfois vraiment touchant et qui donner envie de (continuer à) faire n'importe quoi n'importe comment. De lancer des bombes à merde sous masques et pseudos, ouais gros. De bricoler des pièges à ours avec des slips sales. De tisser des textes en kevlar qui pètent les sales putes. De préférer les devenir-monstres multiples à l'avenir adulte en écrabouillite de steak haché sous vide. Et vous ?

 

« Eh, tu sais ce que j'ai au bout des doigts ? J'ai un crayon Titi. Eh ouais, un crayon avec une tête de Titi au bout. Et avec ce crayon Titi, je vais écrire un maximum de trucs, parce que j'ai envie de bouffer la Terre entière. Je vais vous stupéfier avec mon crayon Titi, parfaitement. » ("Région Est")

 



12/12/2009
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