Les Histoires Atroces du C.A.K.E.

Dossier Woody Allen

# Dossier Woody Allen

A l'occasion de la sortie en salle du 43e film de Woody, « Whatever works »  que je viens d'aller voir au ciné, évoquons un peu le cas de ce réalisateur qui est à l'humour juif new-yorkais ce que  les Monty Python sont à l'humour anglais : indispensables.

 

                              

¾ « Whatever works »

Quelques mots du dernier donc que les critiques comparent un peu paresseusement à « Manhattan » : oui il y a un vieil intello (même si dans « Manhattan » Woody avait 40 ans et là le héros a passé les 60) qui rencontre une jeune, blonde et jolie fille très bête (plus ici que dans « Manhattan » il me semble bien). A part ça, ça n'a pas grand-chose à voir : pas de carte postale du Manhattan romantique ici mais plutôt un appart un peu délabré où vit Boris Yellnikoff, le vieux célibataire divorcé qui a « failli avoir le Nobel de physique » et qui est atteint de T.O.C. (il doit se chanter « bon anniversaire » trois fois pendant qu'il se lave les mains). Et la fraîche jeune fille n'est pas si fraîche quand elle débarque devant chez lui, en quête d'un squat : c'est plutôt une clocharde un peu crade et très paumée. Elle lui demande asile pour la nuit, il finit par accepter par pitié. Lui, le misanthrope qui ne souhaite plus entendre parler d'amour et qui ne voit plus dans le sexe qu'une gymnastique ridicule, va finir par apprécier la compagnie quotidienne de cette jeune fille pleine de vie et finalement charmante malgré son inculture et leurs goûts différents (hip hop ou techno à fond pour elle, musique classique pour lui). Et de fil en aiguille, ils se marient, un peu par dépit, un peu par commodité, un peu pour lui faire plaisir à elle, plus que par amour il est vrai. Mais quand un jeune homme tombe amoureux d'elle, elle s'éloigne naturellement de son mari. Peu importe, rien n'est grave, en amour comme dans la vie il faut profiter des situations « tant que ça marche » et quand ça n'est plus le cas on change de partenaire sans rancune : tel est le message de ce film sans prétention, très léger, même s'il commence par un homme boiteux s'adressant à la caméra et expliquant qu'il a essayé de se suicider en sautant par la fenêtre.

L'acteur qui « remplace » Woody (Larry David) est excellent et possède un vrai talent comique qui a déjà fait ses preuves aux U.S.A où il a en particulier créé la série « Seinfeld » mais la jeune actrice (Evan Rachel Wood), certes jeune et fraîche m'a parue insipide au possible (mais à sa décharge, c'est peut-être le personnage qu'elle incarne qui veut ça). Par contre, Patricia Clarkson, l'actrice qui joue sa mère (et que je ne me souviens pas avoir vu dans d'autres films) est remarquable : c'est elle qui a le rôle fort du film et quand elle arrive dans le film il prend instantanément plus de relief et d'intérêt pour la pseudo-féministe que je suis. En effet, elle incarne une femme au foyer de l'Amérique profonde très coincée et très bigote qui a reporté ses ambitions sur sa fille en l'obligeant à faire des concours de beauté durant toute son enfance. Son mari l'a trompée avec sa meilleure amie et elle vient rechercher sa fille qui a fugué avec un certain retard : quand sa fille lui apprend qu'elle s'est mariée, elle se sent mal mais quand elle voit la tête du mari qui a l'âge d'être son grand-père, elle tombe dans les pommes. Mais c'est sa transformation express au contact du milieu artistique new-yorkais qui m'a le plus intéressée : elle devient une artiste féministe vivant avec deux hommes (dont un galeriste, ami du mari de sa fille qui l'incite à travailler sérieusement la photo alors qu'elle n'osait pas), apparemment très heureuse, changeant tout, de la garde-robe à la façon de parler, des valeurs aux habitudes de vie. Bien sûr, on peut regretter que la fin soit un peu cousue de fils blanc : chacun trouve sa chacune ou son chacun (le père de la fille revenant chercher sa femme et se découvrant une attirance pour les hommes) et pour le réveillon du nouvel an tout le monde est en couple, y compris le vieux misanthrope qui lors d'un énième tentative de suicide a sauté par la fenêtre et a atterri sur une femme presque de son âge, exerçant le  métier de médium. Bref, tout est bien qui finit bien et ça ce n'est pas tellement conforme à la réalité mais si la vie était un film de Woody Allen ça se saurait.

 Bref, un bon Woody que je vous conseille : même si ce n'est pas le meilleur, il est bien mieux que les derniers sous influence (un peu trop ?) Scarlett (« Vicky Christina Barcelona », « Scoop » et « Match Point », tiercé dans le désordre).   

 

¾ Les meilleurs films de Woody

Les mauvaises langues disent que Woody Allen fait toujours le même film mais c'est faux : si un aspect de sa filmo est franchement potache ¾ donc plus proche de l'esprit du C.A.K.E.¾ avec de films comme « Zelig », « Bananas », « Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe sans jamais oser le demander » ou « Prends l'oseille et tire-toi », il a aussi une veine bergmanienne plus intimiste avec des films comme « Intérieurs » ou « Hannah et ses sœurs » par exemple. C'est surtout « La rose pourpre du Caire » et « Manhattan » qui sont considérés comme ses meilleurs films par les critiques. Personnellement, mon Woody préféré est certainement « Annie Hall » (franchement Diane Keaton restera toujours pour moi l'héroïne allenienne par excellence même si elle n'avait pas le sex-appeal de Scarlett Johansonn). J'avoue modestement que je n'ai pas vu  ses 43 films mais j'ai bien dû en voir la moitié depuis que je l'ai découvert il y a une bonne dizaine d'années : certains m'ont enchanté, d'autres m'ont déçu, d'autres encore m'ont fait passer un bon moment sans plus. 

Les thèmes de Woody Allen sont un peu toujours les mêmes : l'amour (souvent impossible), le sexe (pas très satisfaisant), la peur de la mort (avec un nombre impressionnant de héros hypocondriaques joués par lui en général), le tout sur fond de bohême new-yorkaise, de jazz et de références littéraires, philosophiques et psychanalytiques saupoudré d'une bonne dose de névrose tempérée par un humour de bon aloi. Woody Allen : un comique pour intellos ? Pas si sûr. Et même si c'était vrai on serait bien con de bouder notre plaisir et de passer à côté de films bien écrits aux dialogues qui font mouche et aux personnages aussi attachants que complexes (quand les Français veulent faire pareil, il faut bien reconnaître que ça tombe à plat, Emmanuel  Mouret en tête pour parler d'un nazebroque bien relou).

Si je devais vous conseiller un film, je citerai le plus étonnant et le plus fantaisiste : « Zelig » qui raconte l'histoire de Leonard Zelig, véritable phénomène scientifique évoluant dans l'Amérique des années 20 où, tel un caméléon,  il devient semblable physiquement aux gens qui l'entourent. Le film utilise des images d'archives et des effets spéciaux qui donnent un réalisme impressionnant. Au casting : Woody dans le rôle titre mais aussi Mia Farrow (l'autre actrice allenienne, excellente par exemple dans « Alice »).

Les extraits de dialogues de films suivants sont extraits d'un livre publié chez Plon « Le petit Woody Allen illustré », comme quoi y a pas que des mauvais livres chez Plon (je vous enjoins au passage à lire toutes affaires cessantes la nouvelle « Pétage de Plon » si ce n'est déjà fait).

 

Extraits :

¾ Dans « Woody et les robots » 

Luna : Qui t'a appris la sexualité ?

Miles : Moi ? Ma mère. Quand j'étais tout gosse je lui ai demandé d'où venait les bébés. Et elle a cru que je disais les bérets. Elle m'a répondu du pays basque. Une semaine plus tard une dame du quartier a donné naissance à des triplés. J'ai cru qu'elle s'était offert un énorme voyage à Biarritz.

           

¾ Dans « Prends l'oseille et tire-toi » 

Louise : Il est très déprimé. Je pense que s'il avait réussi comme criminel, il se sentirait mieux. Tu sais, il n'a jamais pu figurer sur la liste des dix truands les plus recherchés. C'est un vote très injuste. C'est qui tu sais.

Le narrateur : Même s'il ne figure pas sur la liste des dix, il a bel et bien gagné le prix du gangster de l'année, et on lui donne la parole à plein de déjeuners officiels et dans les universités.

 

¾ Dans « Tombe les filles et tais-toi »

Allan : C'est un joli Jackson Pollock, vous ne trouvez pas ?

La femme : Oui, en effet.

Allan : Il vous interpelle ?

La femme : Il réaffirme la négativité de l'univers. L'horrible vacuité solitaire de l'existence. Le néant. L'horrible situation de l'homme obligé de vivre dans une éternité stérile et dépourvue de Dieu comme une flamme minuscule qui danse dans un vide immense avec rien qu'une étendue de déchets, l'horreur et la dégradation qui forment une camisole de force sinistre et inutile dans un cosmos absurde de ténèbres.

Allan : Qu'est-ce que vous faites samedi soir ?

La femme : Je me suicide.

Allan : Et vendredi soir ?

 

¾ Dans « Annie Hall »

Alvy : Et j'adore ce que vous portez.

Annie : Ah vraiment ? Oh, eh bien, cette cravate est un cadeau de mamie Hall.             

Alvy : Qui ? Mamie Hall ?

Annie : Ben oui, ma grand-mère !

Alvy : C'est pas possible, vous avez grandi dans un tableau de Norman Rockwell !

Annie : Oui, je sais.

Alvy : Votre mamie !

Annie : Je sais, ça fait un peu nunuche !

Alvy : Bon sang, ma mamie à moi…elle ne m'a jamais fait de cadeaux, vous savez. Elle était trop occupée à se faire violer par les cosaques.  

 

¾ Les recueils de nouvelles

Woody Allen a aussi publié plusieurs recueils de nouvelles : «  Destins tordus »,« L'erreur est humaine », « Dieu, Shakespeare et moi », tous en poche.

« Prise de bec au procès Disney » (dans « L'erreur est humaine ») est une des nouvelles les plus drôles : on y assiste au témoignage de Mickey Mouse qui révèle l'envers du monde en apparence lisse et inoffensif de Disney et prouve à ceux qui en douteraient que la créature de dessin animé est un homme comme les autres.

Extrait :

L'avocat : Etiez-vous au courant qu'il existait une « relation privilégiée » entre M.Ovitz et Dingo ?

Le témoin : Je savais qu'à l'époque où M. Ovitz était agent, il avait courtisé Dingo et, si je me souviens bien ils avaient loué ensemble une maison à Aspen.

A : Est-ce qu'il y a un moment précis où ils se sont rapprochés ?

T : M. Ovitz a défendu Dingo quand il s'est fait arrêter à Malibu pour une histoire de dope.

A : Est-il vrai que Dingo avait un problème avec la drogue ?

T : Il était accro au Percodan.

A : Cela durait depuis combien de temps ?

T : Dingo était sous calmants à cause d'un dessin animé ¾ une belle plantade. Il avait sauté de l'Empire State Building avec un parapluie en guise de parachute et il s'était fait mal au dos.

A : Et alors ?

T : M. Ovitz a pris l'initiative de faire admettre Dingo en cure de désintoxication au Betty Ford Center.  

 

           # Deux scènes de mon Woody Allen préféré

           "Annie Hall" évidemment, voyez la scène d'ouverture et une autre bien marrante prise au débotté.

          

 

          

          Je vais arrêter là mon modeste tour de l'œuvre de Woody en vous épargnant ses performances à la clarinette : je suis plus guitare électrique de toute façon.

 

# Le bordel pour intellos : une nouvelle de Woody Allen

           Je vous ai déjà parlé du cinéma et des nouvelles de Woody, mais j'ai envie d'en remettre une couche, après la lecture, dans la salle d'attente de mon dentiste de « Call-culture », extrait de Dieu, Shakespeare et moi.

Kaiser Lupowitz, le narrateur, est détective privé et il est chargé par un homme d'affaires que l'on fait chanter d'enquêter sur une maison des plaisirs un peu spéciale. C'est le plus chouette bordel dont j'entends parler depuis le « Jack n'a qu'un œil » dans Twin Peaks de Lynch. En plus, dans celui-là, on pourrait m'embaucher (j'ai quand même un D.E.A. de Lettres à la Sorbonne, merde !). Cette maison clause est située dans l'arrière-boutique d'une librairie et voilà ce que le privé y découvre :

« Des murs tendus de velours rouge et des dorures victoriennes donnaient le ton. Des filles blêmes, nerveuses, avec des lunettes d'écaille et des cheveux taillés au carré, étaient vautrées sur des sofas tout autour de la pièce, feuilletant de façon provocante des classiques Penguin[1]. Une blonde me fit de l'œil avec un large sourire, me désigna une chambre en haut de l'escalier et dit :

¾ Walt Whitman ?

Comme je n'étais pas intéressé, elle haussa les épaules et reprit sa lecture. (…)

Pour cent dollars, une fille vous prêtait ses disques de Bartok, dînait avec vous, puis vous laissait la regarder quand elle piquait sa crise de dépression nerveuse. (…) Pour trois cents dollars, vous aviez le grand jeu. Une petite juive maigrelette faisant semblant de vous rencontrer au musée d'Art Moderne, vous faisait lire son diplôme de fin d'études, vous faisait participer à une féroce engueulade au sujet des théories antiféministes de Freud, puis mimait un suicide à votre convenance. La plus grande soirée de leur vie pour certains maniaques. Belle entreprise. New York sera toujours New York. »   



[1] Penguin est un éditeur anglo-saxon.



12/12/2009
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